Jean-Baptiste Adjibi

Pas Papa

Roman, éditions Zéro-Heure, 2001

 

"En Afrique, on parle aussi français, c'est la même grammaire, les mêmes mots. Les phrases  de Jean-Baptiste Adjibi ont poussé là-bas. C'est peut-être à cause du soleil, on ne sait pas, mais en découvrant cette plume, on aura l'impression que le français parlé en métropole est une langue morte.

Pourtant, le dépaysement ne s'arrête pas là, parce qu'en plus, cette langue verte, l'auteur a choisi de la mettre dans la bouche d'une toute jeune fille : Nanou. Et voici qu'elle n'arrive pas à s'arrêter de parler, qu'elle n'arrive pas à s'arrêter d'aimer. Elle a eu beau se "débarrasser de l'oeuf de l'homme qu'elle aimait", son amour, lui, est resté trop accroché".

 

Louis Thevenin

Paris, Janvier 2001. 

 

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Article de

Frédéric Van Zenden

 

 

Je t’aime moi non plus

 

Quand on referme Pas Papa, de Jean-Baptiste Adjibi, on se dit : quel genre d’homme a bien pu écrire ça ? Et puis on se souvient des quelques éléments biographiques fournis sur l’auteur au seuil du texte. L’écrivain est un normalien originaire du Bénin ayant enseigné en Côte d’Ivoire et tâté du journalisme à Radio-France International à Paris. Mais tout cela n’éclaire que fort peu le texte qu’on vient de lire et n’explique en rien sa vitalité et son effervescence, qui mêlent raffinement stylistique et explosion d’une langue bandée comme un arc, gorgée de sucs et d’images neuves, franchissant avec succès l’abîme de l’altérité sexuelle. Car dans Pas Papa, Jean-Baptiste Adjibi réussit l’audacieux pari de faire parler une jeune fille en disant « je » à sa place. Mais avant de faire parler une jeune fille, encore faut-il s’approprier son corps. Moins pour parler de sexe que pour faire parler le sexuel en lui. Et pour casser l’écorce sociale qui enserre ce que ce corps en tumulte a à dire. En plus, c’est très drôle et très méchant.

 

 

 

Je est un autre

 

« Me posséder comme ta femme voire comme ta propriété, posséder une fille qui est ta cadette de quand même quinze ans. Chez les Bassas, ce privilège est réservé aux puissants, aux riches, aux notables, c’est-à dire à ceux qui ont une assise sociale, alors que toi tu n’es qu’un bohémien, un saltimbanque, un rêveur, un dandy presque insouciant même si tu as un cœur gros comme ça». La jeune fille qui énonce ainsi les règles du jeu sentimental et social à son amoureux éconduit s’appelle Nanou. Elle habite Boulogne, appartient à la bourgeoisie camerounaise immigrée en France (côté Bassa, l’une des plus importantes ethnies du Cameroun) et s’acharne au travail en classe prépa pour intégrer HEC. Le romancier va investir sa peau pour la faire parler le temps d’une longue lettre, d’un long chant d’amour perturbé où elle explique à son amant fauché comme les blés pourquoi ils ne vieilliront pas ensemble. Lui, on ne saura pas son nom, mais juste l’initiale qui le met en bière de son vivant (« M. », comme « je t’aime », mais aussi comme « Minable » et « Masculin »). En gros, il a le tort d’être trop « moral » et trop « sentimental » au goût de Nanou. Et puis, argument social cruel, il est photographe, et auprès des parents de la jeune fille, photographe, « c’est un peu cinéaste à bon compte ». Mais la cascade de motifs qu’elle présente à M. pour rompre masque mal quelque chose de beaucoup plus profond qu’un cynisme de façade. En réalité, elle est tombée enceinte et a décidé de… On ne va pas vous dire ce qu’elle a décidé.

Voilà posé le cadre de la fiction. Exploré sur un mode jubilatoire par le romancier, le moi de la demoiselle nous livre une intériorité extrêmement complexe, tantôt pulsionnelle et sauvage (« nous les femmes, on est des monstres »), tantôt cynique, initiée au discours de la raison économique et sociale par le milieu dans lequel elle évolue (« toi les sous t’en as pas beaucoup »), tantôt candide et désarmante (le leitmotiv du texte est une figure de l’amour irrésolu, à la Gainsbourg : « Ne m’en veux pas car moi non plus je t’aime »).

 

 

 

« La langue étrangère des femmes »

 

 

Il en résulte un voyage fantasmatique dans la peau d’une autre qui fonctionne selon plusieurs niveaux de signification et d’expression. Le social et le familial (avec une connaissance du terrain de la part du romancier qui connaît parfaitement la bourgeoisie noire parisienne et ses aspirations). Le corporel et le sexuel, ici complètement débridés (« A chaque fois c’était le même triptyque. Ma bouche, mon devant et ensuite mon derrière, dans l’ordre »). Le verbal, en tant qu’il peut être un outil de domination perverse (la lettre de rupture amoureuse n’est pas ici l’expression d’un dépit mais d’une prise de pouvoir sur M. : « Je te fais mieux mal avec mes mots. »). Et un mélange fracassant du français de Paris et de celui de Yaoundé (avec une avalanche de formules du genre « depuis que tu m’as semée, je me sens femme » ou encore « je suis à développer comme un pays du sud du monde »). Le télescopage de ces dimensions du discours de Nanou crée la singularité de sa voix. Mais son chatoiement subtil (et dérangeant) provient du sentiment d’euphorie et d’absolue liberté qu’elle dégage. Jusqu’au vertige. Car il n’y a aucune censure dans ses paroles. Aucun ménagement psychologique de M. qui reçoit de manière frontale le torrent verbal de la jeune fille. Question de vie ou de mort, tout doit se dire, en une physique de la langue qui fait surgir l’état d’urgence émotionnel dans lequel Nanou est plongée.

 

Comique, pervers et assumé (« moi je suis une femme amante, une femelle un peu garce, un peu pétasse, un peu salope (…) »), avec pour questionnement ultime, le destin de l’œuf humain, le discours livré par la jeune fille progresse ici comme une machine de guerre qui ne cesse de creuser l’altérité des sexes et la présence conflictuelle de l’un dans l’autre. « Contre une seule présence de moi qui commençait d’ailleurs à se réduire à mon jeune ventre imprégné, il y avait deux présences de toi. Deux contre un. Déséquilibre. »

 

Jean-Baptiste Adjibi serait-il proustien ? En tout cas, il tente lui aussi de parler une sorte de langue étrangère au sein de notre propre langue, « la langue étrangère des femmes », le long de ces quatre-vingts pages incandescentes et ivres d’amour.

 

Frédéric Van Zenden.

Paris, 17 janvier 2001